Pacte Dutreil : quand le collaborateur de confiance devient le gardien du temps de la famille
Vous êtes la seule personne de la maison qui sait, à la semaine près, quand chacun aura enfin le droit de vendre.
Dans beaucoup de familles qui transmettent une entreprise, ce savoir ne repose pas sur le fondateur, ni sur les héritiers, ni même sur le notaire. Il repose sur le bras droit, le directeur du family office, le secrétaire général qui suit le dossier depuis le premier jour. C’est lui, ou elle, qui tient le tableau des échéances, relance pour les attestations, vérifie que personne ne cède une action trop tôt. Ce rôle n’apparaît dans aucun organigramme. Il pèse pourtant chaque année davantage.
Le pacte Dutreil, une affaire de durée autant que de fiscalité
Le pacte Dutreil permet de transmettre les titres d’une entreprise familiale, par donation ou succession, avec une exonération de 75 % de leur valeur taxable. En contrepartie, les bénéficiaires s’engagent à conserver ces titres pendant une durée minimale, et l’un d’eux doit assurer la direction de la société. La loi de finances pour 2026 a porté l’engagement individuel de quatre à six ans : la durée minimale de conservation passe ainsi de six à huit ans au total.
L’outil est massivement utilisé. Selon la deuxième édition du Baromètre de la transmission des entreprises familiales (EY, For Talents, FBN France, septembre 2026), 85 % des repreneurs familiaux déclarent y avoir eu recours. Le même baromètre relève que 57 % d’entre eux ont vécu une transmission « prévue mais sans processus structuré ou formalisé ».
Entre un engagement de huit ans et une transmission peu structurée, quelqu’un doit tenir la mémoire du dispositif. C’est très souvent le collaborateur de confiance.
Ce que l’on appelle ici la fonction de gardien
Nous appelons fonction de gardien la position du collaborateur de confiance qui porte, au nom de la famille, la mémoire et le respect d’un engagement collectif que les membres de la famille ont signé, mais qu’ils ne portent plus eux-mêmes au quotidien.
En termes psychanalytiques, ce collaborateur occupe la place d’un tiers. Il n’est pas la loi, mais il la rappelle. Et celui qui rappelle une limite finit souvent par être confondu avec elle.
Concrètement, cela donne des scènes ordinaires et pourtant lourdes :
l’héritier qui souhaite céder une partie de ses titres pour financer un projet personnel, et à qui il faut répondre « pas encore, pas avant plusieurs années » ;
le fondateur qui a officiellement transmis, mais qui continue de décider sans consulter la direction en place (le baromètre EY rapporte que seuls 6 % des cédants se disent totalement retirés du pouvoir et du capital) ;
la réunion de famille où le sujet est évité, puis la conversation de couloir où chacun vient vérifier auprès de vous « où on en est ».
Vous n’avez rien décidé. Vous êtes pourtant celui qu’on tient pour responsable du « non ».
Pourquoi cette charge reste tue
Le collaborateur de confiance ne peut pas s’en ouvrir à la famille : ce serait se plaindre de ceux qui l’emploient. Il ne peut guère en parler aux conseils extérieurs, qui raisonnent en conformité et non en fatigue. Il en parle rarement à ses proches, tenu par la confidentialité qui fait précisément sa valeur.
Le résultat est une forme d’usure particulière : non pas l’épuisement de trop travailler, mais celui de tenir une limite pour d’autres, pendant des années, sans en avoir le mandat symbolique. Les deux années supplémentaires introduites en 2026 n’ajoutent pas seulement du calendrier. Elles prolongent cette position de tiers involontaire.
Nous avions déjà décrit la place de celui qui fait le pont entre deux générations. Le pacte Dutreil en ajoute une autre : celle de celui qui fait tenir le temps.
Ce qui peut changer
La réponse n’est pas juridique, le dispositif est déjà en place. Elle tient à la possibilité de distinguer ce qui vous appartient de ce qui appartient à la famille : la mémoire d’un engagement n’est pas l’engagement lui-même, et rappeler une échéance n’est pas l’imposer. Cette distinction se travaille rarement seul.
Un collaborateur de confiance qui porte le calendrier d’un pacte Dutreil a besoin d’un lieu extérieur à la famille où cette charge peut être dite sans trahir personne.
Frédéric Duplessy, psychanalyste des dirigeants et de leur famille, propose cet espace de parole confidentiel aux proches collaborateurs des familles entrepreneuriales et des family offices. Si cette position de gardien vous est familière, un premier échange peut se tenir en toute discrétion.