Les notaires organisent une semaine de médiation familiale : une posture rare, le droit ne suffit pas toujours

Du 13 au 18 octobre, vingt-sept centres de médiation notariale ouvriront leurs portes aux familles en conflit, entreprises familiales et family offices compris. Une posture rare, venant d’une profession réputée pour sa technicité : le droit organise la répartition des biens, il ne répare pas ce qui, dans une famille, a rendu cette répartition impossible à discuter calmement.

La chambre des notaires l’annonce sans détour : une semaine nationale de la médiation se tiendra du 13 au 18 octobre 2026, mobilisant vingt-sept centres à travers la France, avec des consultations gratuites de vingt minutes et une session en direct sur les réseaux sociaux. Parmi les trois catégories de conflits identifiées, une troisième concerne directement les familles d’entrepreneurs et les structures qui gèrent leur patrimoine : les désaccords d’entreprise familiale, qui mêlent répartition du capital et tensions anciennes entre associés. Une notaire le résume sans détour : les blocages qui empêchent la bonne gestion d’un dossier sont rarement purement juridiques.

Ce constat mérite d’être pris au sérieux, précisément parce qu’il vient d’une profession qui ne s’aventure pas volontiers hors de son terrain. Le notaire rédige des actes, liquide des successions, sécurise des donations : il n’a, en principe, pas vocation à s’occuper de ce qui se joue entre les personnes. Que la profession organise elle-même une semaine consacrée à la médiation, plutôt qu’au seul conseil juridique, revient à reconnaître qu’un dossier de transmission ou de succession bloqué n’est pas toujours un problème de rédaction d’acte : c’est souvent un problème de familles qui n’arrivent plus à se parler, et dont le silence se rejoue devant le professionnel censé, justement, formaliser un accord.

Dans les family offices, ce constat prend une forme particulière. La gouvernance y est en apparence la plus aboutie : conseils de famille, chartes, comités d’investissement, protocoles de succession rédigés par les meilleurs conseils. Mais cette sophistication organisationnelle traite les symptômes d’un désaccord (qui décide, qui vote, qui hérite de quoi), rarement ce qui l’a rendu nécessaire d’écrire noir sur blanc ce qu’une famille plus simple continuerait à négocier de vive voix.

J’ai eu l’occasion, avant de devenir psychanalyste, de conduire pendantplusieurs mois deux missions de médiation dans un cadre professionnel, sur des tensions bien réelles entre acteurs économiques. Ce que j’en ai retenu, c’est qu’une médiation réussie déplace un conflit, elle ne le dissout pas : elle donne aux parties un cadre pour formuler un accord, à condition que ce qui les oppose puisse effectivement se dire dans ce cadre-là.

Or, dans une entreprise familiale ou un family office, ce qui oppose un héritier à son frère, ou un fondateur à l’associé qu’il a lui-même formé, ne se limite presque jamais à la répartition du capital. Il y a la place que chacun pense avoir méritée, la reconnaissance jamais accordée par un parent, la loyauté due à celui qui a créé l’entreprise, la dette symbolique de celui qui la reprend. Aucun médiateur, aussi compétent soit-il, ne peut faire émerger en quelques séances ce que la famille elle-même n’a jamais réussi à nommer en plusieurs décennies. La médiation suppose des positions déjà suffisamment claires pour être négociées : elle intervient souvent trop tard pour des conflits qui, en réalité, n’ont jamais commencé au moment où on les identifie, faute d’avoir été nommés bien avant la crise.

L’initiative des notaires ne mérite donc pas d’être relativisée, mais complétée. Elle gagnerait à s’accompagner d’une préparation antérieure des familles d’entrepreneurs et des family offices, non pas pour éviter tout recours à la médiation, mais pour que celle-ci ait quelque chose à traiter : des positions déjà identifiées, plutôt que des non-dits qui se découvrent en séance, au moment où l’accord aurait déjà dû être trouvé.

C’est précisément ce temps de préparation, en amont de toute médiation ou de tout conseil de famille, que j’accompagne en confidentialité absolue auprès de dirigeants, de familles actionnaires et de family offices : non pas pour se substituer au travail des notaires, des avocats ou des médiateurs, mais pour que ce qu’ils organisent juridiquement ait, en face, une famille prête à en parler.

Frédéric Duplessy est psychanalyste des dirigeants et de leur famille depuis 2016 (Praxis Apex). Ancien chef d’entreprise et employeur pendant onze ans. Il accompagne en confidentialité les décisions sous pression, la gouvernance et la succession des dirigeants, familles actionnaires et family offices, en France et à l’étranger francophone.