Transmission du patrimoine : le conjoint que personne n’a consulté
Vous avez construit une vie entière à côté de cette entreprise, de ce patrimoine, de cette famille. Et pourtant, quand vient le moment de décider ce qu’il en sera demain, on vous informe. On ne vous demande pas.
La transmission du patrimoine se prépare dans des bureaux où vous n’êtes pas assis : chez le notaire, avec l’expert-comptable, autour d’une table de famille réduite aux seuls héritiers de sang. Vous découvrez les arbitrages une fois qu’ils sont pris, parfois sous la forme d’un document à signer.
Ce que l’on appelle ici « transmission du patrimoine »
La transmission du patrimoine désigne l’ensemble des décisions juridiques, fiscales et familiales qui organisent le passage d’une entreprise ou d’une fortune à la génération suivante : structuration d’une holding, pacte d’associés, donation, pacte Dutreil. Dans l’immense majorité des cas, ces décisions ne concernent juridiquement que les héritiers directs. Le conjoint, lui, n’est pas un héritier : il est celui ou celle qui vivra avec les conséquences de ce qui a été décidé sans lui.
Ce déséquilibre n’est pas propre aux familles fortunées, mais il y prend une forme particulière. Selon l’étude UBS Own Your Worth, menée auprès de 1 500 couples aisés, seuls 20 % des couples prennent ensemble leurs décisions financières de long terme. Près de la moitié des femmes interrogées déclarent que leur conjoint s’occupe seul de la planification patrimoniale et successorale. L’écart de perception est net : 69 % des hommes disent décider seuls de ces questions, mais seulement 11 % pensent que leur épouse le fait, alors que 30 % des femmes affirment pourtant en décider.
Exclu des décisions, pas de leurs conséquences
Une étude portant sur des entreprises familiales australiennes (Cosson et Gilding) rapporte le cas d’une épouse jamais associée à la vie de l’entreprise, jamais consultée sur le plan de succession, qui l’a pourtant rejeté d’un mot sans appel : « over my dead body ». Les auteurs en tirent une conclusion simple : ignorer le conjoint dans la préparation de la transmission, c’est mettre la transmission elle-même en péril. Ce que le conjoint n’a pas décidé, il peut encore l’empêcher.
Vous n’avez peut-être aucune intention de bloquer quoi que ce soit. Mais vous portez une question légitime, rarement posée à voix haute : que devient votre sécurité si le patrimoine se transmet selon un schéma pensé sans vous ? Que reste-t-il de votre place si la holding, les parts, la maison de famille se réorganisent autour d’une ligne de succession qui s’arrête à votre nom ?
Cette absence de voix produit un sentiment précis, difficile à nommer sans paraître intéressé ou déloyal : vous avez construit cette vie, et on ne vous demande pas ce que vous en pensez pour la suite.
Une phrase à retenir
Le conjoint qui n’a pas voix au chapitre dans la transmission du patrimoine n’est pas pour autant extérieur à ses conséquences : il en portera les effets, qu’il ait été consulté ou non.
Ce qui peut changer
Associer le conjoint à la transmission ne signifie pas lui transférer des parts ou des pouvoirs qui ne lui reviennent pas. Cela signifie l’informer suffisamment tôt pour qu’il ne découvre pas une décision déjà prise, et lui reconnaître une place dans la discussion, même consultative, avant la signature. Les familles qui le font constatent une transmission plus stable, précisément parce que personne n’a de raison de la faire échouer après coup.
Si vous reconnaissez dans ces lignes votre propre silence, ou celui qu’on vous impose, il existe un espace pour le dire sans que cela soit retourné contre vous ni contre votre couple. Frédéric Duplessy est psychanalyste des dirigeants et de leur famille. Il reçoit, en toute confidentialité, les conjoints qui cherchent à comprendre et à nommer la place qui leur revient dans ce que la famille transmet.