L’adolescent de famille fortunée et la peur de n’être aimé que pour l’argent
Il ou elle ne saura jamais avec certitude si on l’aime pour lui-même ou pour ce que sa famille possède, et cette question, il ou elle ne peut la poser à personne sans passer soit pour paranoïaque, soit pour ingrat.
Un doute qui ne se prouve jamais
Ce doute a un nom en psychologie de la richesse : le doute de sincérité amicale. Il désigne, chez l’adolescent ou le jeune adulte issu d’une famille très fortunée, l’impossibilité de vérifier si une amitié, une relation amoureuse ou une proximité sociale est désintéressée ou motivée, même en partie, par l’accès à un style de vie, un réseau ou un statut. Contrairement à d’autres inquiétudes adolescentes, celle-ci ne se résout jamais par une preuve définitive. On ne peut pas demander à quelqu’un de démontrer qu’il nous aime pour de mauvaises raisons qu’il ignore peut-être lui-même avoir.
La réponse la plus fréquente n’est pas la méfiance ouverte, mais la dissimulation. Une conseillère en santé mentale spécialisée dans l’accompagnement d’adolescents très aisés, citée par la banque privée City National Bank, observe que nombre de ses jeunes patients mentent sur leur quotidien à leurs amis, en particulier sur le nom de leur établissement scolaire lorsqu’il s’agit d’une école privée reconnue de leur ville. Le motif qu’ils formulent presque tous, systématiquement, est le même : vouloir simplement être “normal”.
Ce que montre la recherche sur les adolescents dits “privilégiés”
Cette tension n’est pas une impression isolée. Les travaux de la psychologue Suniya Luthar, menés depuis le début des années 2000 sur des lycéens de communautés aisées de la côte est américaine et confirmés depuis dans plusieurs échantillons distincts, mesurent chez ces adolescents des taux d’anxiété, de dépression et de consommation de substances une fois et demie à deux fois et demie supérieurs aux moyennes nationales, des niveaux généralement associés à la précarité plutôt qu’à l’aisance. Deux facteurs reviennent systématiquement dans ses résultats : une pression de réussite scolaire et sociale disproportionnée, et un isolement émotionnel, y compris au sein de la famille elle-même. Le doute sur la sincérité des relations extérieures s’ajoute à ce tableau sans jamais s’y substituer : il vient rarement seul.
La honte, l’autre versant du même problème
À l’inverse du jeune qui dissimule, un autre profil se réfugie dans une forme de honte silencieuse : celle de ne rien avoir mérité de ce qu’il possède, et de craindre qu’exposer sa vie réelle ne détruise instantanément toute relation qui semblait sincère. Les deux réactions, dissimulation et honte, partent du même point : l’absence d’un espace où ce doute peut être formulé sans être immédiatement jugé, minimisé (“tu n’as pas de vrais problèmes”) ou au contraire instrumentalisé par l’entourage.
Ce qui commence à changer du côté des familles
Le sujet gagne en visibilité du côté des family offices eux-mêmes. Selon les données 2026 d’AlTi Tiedemann Global et Campden Wealth, 48 % des family offices déclarent avoir désormais formalisé une définition explicite du “sens” ou du “but” de leur fortune à transmettre à la génération suivante, contre 33 % un an plus tôt. Cette évolution part d’un constat simple : sans contexte donné à la richesse, l’héritier qui la découvre progressivement se retrouve seul face à des questions, dont celle de la sincérité de ses relations, qu’aucun proche ne peut trancher à sa place.
Un espace où ce doute peut exister sans être jugé
Ce doute n’a rien d’un caprice. Il est la conséquence logique d’une situation objective, et il mérite un espace où il peut être nommé sans être réduit au silence ni exagéré. Frédéric Duplessy, psychanalyste des dirigeants et de leur famille, accompagne aussi les plus jeunes membres de ces familles, dans un cadre confidentiel, pour que ce doute cesse d’être porté seul.